retour à la page d'accueil
 

 


France Culture Janvier 2006 - La Libre Pensée reçoit G.Lecointre à propos de l'Intelligent design

J-S Pierre :

Nous recevons aujourd'hui G.Lecointre , professeur au Museum d'Histoire naturelle de Paris pour nous entretenir de la théorie médiatique appelée dans les pays anglo – saxons « intelligent design ». G.Lecointre, peut – on traduire en français ce dont il s'agit ?

Guillaume Lecointre :

En français, on dirait la théorie du « dessein intelligent ». Le problème, c'est que ce n'est une théorie scientifique, même si elle pratique une certaine mimétique de la science…Il s'agit plutôt d'une espèce de théologie scientifique, où on va supposer que, dans la nature, la merveilleuse adéquation entre les formes et les fonctions est le fruit d'un grand « dessein », d'une intelligence que l'on ne qualifie de divine, mais cela revient à ça ; l'intervention d'un « designer », d'un dieu ou, ce qui n'est pas spécifié, des dieux.

En science, quand on est face aux phénomènes du monde naturel, une explication omnipotente qui répond à toutes les questions que l'on pourrait être amené à se poser n'explique rien spécifiquement et donc n'explique rien scientifiquement. Sa à toute question posée, la seule et unique réponse est toujours l'intervention d'un « designer », cela n'explique rien et n'est pas satisfaisant pour la rationalité.

Bien que cela soit identifié par les scientifiques comme étant une théologie, les journaux commettent l'erreur de présenter cela comme un débat scientifique. Depuis juin dernier et surtout depuis le 1 er août, lorsque G.Bush s'est manifesté en faveur de « l'intelligent design », d'une pseudo théorie scientifique selon laquelle l'adéquation des formes et des fonctions seraient le fait d'une création. Cette prise de position a été présentée par beaucoup de médias comme une bataille faisant rage aux Etats Unis et qui serait une bataille scientifique. Alors qu'il ne s'agit que d'une bataille politique. Les fondamentalistes protestants qui sont derrière cette pseudo théorie veulent que la création soit enseignée dans les cours de science à l'école à égale proportion que la théorie darwinienne de l'évolution. L'enjeu est politique.

J-S Pierre :

Pourquoi s'afficher comme scientifique quand on a des motivations théologiques… C'est une forme sophistiquée de créationnisme mais ces gens là ont compris que le mot « créationnisme » opposant une création divine au sens dur à la théorie darwinienne, cela revient aux anciennes pratiques. Il faut s'afficher scientifiques tout en reprenant la théologie de William Paley, théologien anglican du début du XIX ème siècle : je ramasse une montre par terre, il y a une adéquation entre les formes des pièces de la montre et les fonctions qu'elles remplissent et conclue l'intervention d'un horloger ! Ce qui n'est pas une démonstration mais une analogie. C'est une intrusion dans la politique et la loi parce que les tenants de « l'intelligent design » entendait bien se servir de la science pour faire des lois américaines proprement théocratiques. Ainsi si des hommes et des femmes ne se servent pas des organes à ce pour quoi le « designer » en a dessiné les formes, on se retrouverait dans l'éradication des ces pratiques ; que ce soit l'avortement ou l'homosexualité.

G.Lecointre :

Tout récemment un film sur l'origine de l'homme présenté par la chaîne de télévision Arte d'assez vives réactions. Ce documentaire ne se consacrait pas exactement à l' « intelligent design » dans le sens que nous venons de donner mais une forme de spiritualisation larvée chez certains scientifiques français aujourd'hui qui consiste à vouloir marier science et religion en admettant une évolution « prédestinée », voulue par une force mystérieuse. Dans ce documentaire, il s'agissait d'une logique interne, force mystérieuse qui programmait quasiment l'australopithèque d'il y a quatre millions d'années à devenir un homme. Cette logique interne était tenue dans un os, l'os sphénoïde et cet ost témoignait selon Anne Dambricourt d'une programmation indépendante de des conditions du milieu. Il faut comprendre que cette  indépendance des conditions du milieu est d'une théorie anti -darwinienne de l'évolution. L'action du milieu sur la capacité des espèces à s'adapter à l'environnement est niée pour une force interne. Evidement ce travail est insuffisant pour les scientifiques d'aujourd'hui. Anne Dambricourt n'a jamais fourni la réfutation de l'effet du milieu, en quoi le milieu n'intervient pas dans l'évolution de l'homme. Pour tenir un propos aussi anti darwinien, il faut en présenter la réfutation et les preuves. Or ce n'est pas fait. La logique interne n'est pas démontrée. Et lorsque l'on regarde la liste des publications de l'auteur, on est loin de ce que l'on est en droit d'attendre pour un « prime time » sur Arte ! Ce sont des articles cooptés dans des congrès ou des comptes rendus à l'Académie des sciences ; dont on peut douter de la transparence des procédures. On est dans une situation où le documentaire ne doit pas son existence en fait au facteur d'impact des journaux scientifiques spécialisés dans lesquels elle a publié, mais à l'action de promotion de l'Université Interdisciplinaire de Paris depuis dix ans. Ce n'est pas l'institution scientifique elle même qui a fait la promotion des travaux de A.Dambricourt ; mais une force extra scientifique. C'est une organisation spiritualiste, l'Université interdisciplinaire de Paris qui milite pour le retour du religieux dans les sciences.

J-S Pierre :

C'est donc du lobbying cette affaire et pas de la controverse scientifique.

G.Lecointre :

On peut comprendre cette diffusion par le lobbying spiritualiste. Il s'agit d'une stratégie qui ressemble à ce que l'on voit aux Etats Unis avec « l'intelligent design » (sans prétendre qu'il s'agit des mêmes personnes). L'U.I.P se défend de tout rapport. Quand on regarde en arrière leurs publications, on voit que les promoteurs de l'I.Design sont intervenus dans les publications de l'U.I.P ces dix dernières années. Il y a une communauté de vue. On peut dire que ce n'est pas du créationnisme, au sens d'une prétention à prouver scientifiquement l'interprétation de la Genèse biblique. Il s'agit de gens qui sont d'accord avec une évolution dirigée, orientée, un but, un dessein parfois non spécifié : c'est le point Oméga du paléontologue jésuite Teilhard de Chardin. S'il y a évolution, c'est avec un point ultime !

J- S Pierre :

Est il envisageable, en France , en Europe d'en arriver à des situations comme aux Etats Unis, en particulier au Kansas, où l'on a obligé à enseigner, à côté de la théorie de l'évolution, les « théories » créationnistes du type I.Design.

G.Lecointre :

En France, on en est pas là. Car le système éducatif dans lequel les décisions prises en matière de programme scolaire sont centralisées. On doit les succès ici ou là les succès des « créationnistes » anglo – saxons à un système décentralisé. Dans le système scolaire américain, il y a des comités locaux de programmes investis par des parents d'élèves qui sont en grande majorité des fondamentalistes protestants. En biologie, ce que la science a à dire de l'origine de l'homme et de ses sociétés se trouvent remis en cause pour les vérités  révélées de ces fondamentalistes !

Le système en France est pour le meilleur et pour le pire centralisé. Le meilleur, c'est qu'on se garde de ce genre de dérive. Le pire, c'est Luc Ferry, ministre récent de l'Education nationale, sympathisant de l'U.IP, y ayant fiat des communications notamment en 2000 ! Il faut être vigilant. C'est à dire bien regarder le passé scientifique de ces gens que l'on met dans les ministères, soit de la Recherche , soit de l'Education nationale.

J-S Pierre :

Récemment, un Appel de scientifiques, que nous avons tous deux contresignés, est sorti à ce sujet dans le dernier numéro spécial du Nouvel Observateur. Aujourd'hui, que peut –on faire ?

G.Lecointre :

C'est un Appel à vigilance. Il demande aux acteurs de la société à ne pas prendre tout ce qui se présente comme scientifique pour argent comptant. Mais de faire usage de sens critique et voir ce qui se cache derrière ! Face à des stratégies de contaminations des sciences ou de l'éducation par des forces politico religieuses, il faut écrire contre eux. Il y a un isomorphisme entre la stratégie de l'I.Design aux Etats Unis et celle en France de l'U.I.P / Il s'agit de s'emparer non de la science mais surtout de la communication. On fait venir dans des congrès des scientifiques spiritualistes, parfois des scientifiques qui peuvent se faire piéger puis on utilise l'étiquette pour la marque, le congrès de l'année suivante. Tout fonctionne sur la communication et les étiquettes.

Il ne faut pas aller sur un podium ou un plateau de télévision servir un contre - argumentaire. En tant que scientifique en tout cas, votre titre sera récupéré, même si le débat est oublié et l'argumentation spiritualiste a perdu la face. Il faut écrire contre eux vers le public. C'est le sens de l'Appel du Nouvel Observateur (Hors Série «  La Bible contre Darwin »). Dans ce Hors Série plusieurs scientifiques et philosophes ont décidé d'informer le public sur l'Intelligent Design. Il faut faire la même chose avec l'Université interdisciplinaire de Paris.

Nous avons fait notamment deux livres sur les formes d'intrusions spiritualistes dans les sciences : « Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences » (2001 – réédité en 2003) et « Les matérialismes » (2004) ; deux livres publiés chez Syllepse et coordonné par Jean Dubessy, Marc Silberstein et moi –même.

J-S Pierre :

Il s'agit d'ailleurs de deux colloques qui ont été co – organisés avec la Libre Pensée. Merci Guillaume Lecointre.

 

 

EditRegion5