J-S
Pierre :
Nous recevons aujourd'hui G.Lecointre , professeur au Museum d'Histoire
naturelle de Paris pour nous entretenir de la théorie médiatique
appelée dans les pays anglo – saxons « intelligent
design ». G.Lecointre, peut – on traduire en français
ce dont il s'agit ?
Guillaume Lecointre :
En français, on dirait la théorie du « dessein
intelligent ». Le problème, c'est que ce n'est
une théorie scientifique, même si elle pratique une
certaine mimétique de la science…Il s'agit plutôt
d'une espèce de théologie scientifique, où on
va supposer que, dans la nature, la merveilleuse adéquation
entre les formes et les fonctions est le fruit d'un grand « dessein »,
d'une intelligence que l'on ne qualifie de divine, mais cela revient à ça ;
l'intervention d'un « designer », d'un dieu
ou, ce qui n'est pas spécifié, des dieux.
En science, quand on est face aux phénomènes du
monde naturel, une explication omnipotente qui répond à toutes
les questions que l'on pourrait être amené à se
poser n'explique rien spécifiquement et donc n'explique
rien scientifiquement. Sa à toute question posée,
la seule et unique réponse est toujours l'intervention d'un « designer »,
cela n'explique rien et n'est pas satisfaisant pour la rationalité.
Bien que cela soit identifié par les scientifiques comme étant
une théologie, les journaux commettent l'erreur de présenter
cela comme un débat scientifique. Depuis juin dernier et
surtout depuis le 1 er août, lorsque G.Bush s'est manifesté en
faveur de « l'intelligent design », d'une
pseudo théorie scientifique selon laquelle l'adéquation
des formes et des fonctions seraient le fait d'une création.
Cette prise de position a été présentée
par beaucoup de médias comme une bataille faisant rage aux
Etats Unis et qui serait une bataille scientifique. Alors qu'il
ne s'agit que d'une bataille politique. Les fondamentalistes protestants
qui sont derrière cette pseudo théorie veulent que
la création soit enseignée dans les cours de science à l'école à égale
proportion que la théorie darwinienne de l'évolution.
L'enjeu est politique.
J-S Pierre :
Pourquoi s'afficher comme scientifique quand on a des motivations
théologiques… C'est une forme sophistiquée de créationnisme
mais ces gens là ont compris que le mot « créationnisme » opposant
une création divine au sens dur à la théorie
darwinienne, cela revient aux anciennes pratiques. Il faut s'afficher
scientifiques tout en reprenant la théologie de William
Paley, théologien anglican du début du XIX ème
siècle : je ramasse une montre par terre, il y a une
adéquation entre les formes des pièces de la montre
et les fonctions qu'elles remplissent et conclue l'intervention
d'un horloger ! Ce qui n'est pas une démonstration
mais une analogie. C'est une intrusion dans la politique et la
loi parce que les tenants de « l'intelligent design » entendait
bien se servir de la science pour faire des lois américaines
proprement théocratiques. Ainsi si des hommes et des femmes
ne se servent pas des organes à ce pour quoi le « designer » en
a dessiné les formes, on se retrouverait dans l'éradication
des ces pratiques ; que ce soit l'avortement ou l'homosexualité.
G.Lecointre :
Tout récemment un film sur l'origine de l'homme présenté par
la chaîne de télévision Arte d'assez vives
réactions. Ce documentaire ne se consacrait pas exactement à l' « intelligent
design » dans le sens que nous venons de donner mais
une forme de spiritualisation larvée chez certains scientifiques
français aujourd'hui qui consiste à vouloir marier
science et religion en admettant une évolution « prédestinée »,
voulue par une force mystérieuse. Dans ce documentaire,
il s'agissait d'une logique interne, force mystérieuse qui
programmait quasiment l'australopithèque d'il y a quatre
millions d'années à devenir un homme. Cette logique
interne était tenue dans un os, l'os sphénoïde
et cet ost témoignait selon Anne Dambricourt d'une programmation
indépendante de des conditions du milieu. Il faut comprendre
que cette indépendance des conditions du milieu est
d'une théorie anti -darwinienne de l'évolution. L'action
du milieu sur la capacité des espèces à s'adapter à l'environnement
est niée pour une force interne. Evidement ce travail est
insuffisant pour les scientifiques d'aujourd'hui. Anne Dambricourt
n'a jamais fourni la réfutation de l'effet du milieu, en
quoi le milieu n'intervient pas dans l'évolution de l'homme.
Pour tenir un propos aussi anti darwinien, il faut en présenter
la réfutation et les preuves. Or ce n'est pas fait. La logique
interne n'est pas démontrée. Et lorsque l'on regarde
la liste des publications de l'auteur, on est loin de ce que l'on
est en droit d'attendre pour un « prime time » sur
Arte ! Ce sont des articles cooptés dans des congrès
ou des comptes rendus à l'Académie des sciences ;
dont on peut douter de la transparence des procédures. On
est dans une situation où le documentaire ne doit pas son
existence en fait au facteur d'impact des journaux scientifiques
spécialisés dans lesquels elle a publié, mais à l'action
de promotion de l'Université Interdisciplinaire de Paris
depuis dix ans. Ce n'est pas l'institution scientifique elle même
qui a fait la promotion des travaux de A.Dambricourt ; mais
une force extra scientifique. C'est une organisation spiritualiste,
l'Université interdisciplinaire de Paris qui milite pour
le retour du religieux dans les sciences.
J-S Pierre :
C'est donc du lobbying cette affaire et pas de la controverse
scientifique.
G.Lecointre :
On peut comprendre cette diffusion par le lobbying spiritualiste.
Il s'agit d'une stratégie qui ressemble à ce que
l'on voit aux Etats Unis avec « l'intelligent design » (sans
prétendre qu'il s'agit des mêmes personnes). L'U.I.P
se défend de tout rapport. Quand on regarde en arrière
leurs publications, on voit que les promoteurs de l'I.Design sont
intervenus dans les publications de l'U.I.P ces dix dernières
années. Il y a une communauté de vue. On peut dire
que ce n'est pas du créationnisme, au sens d'une prétention à prouver
scientifiquement l'interprétation de la Genèse biblique.
Il s'agit de gens qui sont d'accord avec une évolution dirigée,
orientée, un but, un dessein parfois non spécifié :
c'est le point Oméga du paléontologue jésuite
Teilhard de Chardin. S'il y a évolution, c'est avec un point
ultime !
J- S Pierre :
Est il envisageable, en France , en Europe d'en arriver à des
situations comme aux Etats Unis, en particulier au Kansas, où l'on
a obligé à enseigner, à côté de
la théorie de l'évolution, les « théories » créationnistes
du type I.Design.
G.Lecointre :
En France, on en est pas là. Car le système éducatif
dans lequel les décisions prises en matière de programme
scolaire sont centralisées. On doit les succès ici
ou là les succès des « créationnistes » anglo – saxons à un
système décentralisé. Dans le système
scolaire américain, il y a des comités locaux de
programmes investis par des parents d'élèves qui
sont en grande majorité des fondamentalistes protestants.
En biologie, ce que la science a à dire de l'origine de
l'homme et de ses sociétés se trouvent remis en cause
pour les vérités révélées
de ces fondamentalistes !
Le système en France est pour le meilleur et pour le pire
centralisé. Le meilleur, c'est qu'on se garde de ce genre
de dérive. Le pire, c'est Luc Ferry, ministre récent
de l'Education nationale, sympathisant de l'U.IP, y ayant fiat
des communications notamment en 2000 ! Il faut être
vigilant. C'est à dire bien regarder le passé scientifique
de ces gens que l'on met dans les ministères, soit de la
Recherche , soit de l'Education nationale.
J-S Pierre :
Récemment, un Appel de scientifiques, que nous avons tous
deux contresignés, est sorti à ce sujet dans le dernier
numéro spécial du Nouvel Observateur. Aujourd'hui,
que peut –on faire ?
G.Lecointre :
C'est un Appel à vigilance. Il demande aux acteurs de la
société à ne pas prendre tout ce qui se présente
comme scientifique pour argent comptant. Mais de faire usage de
sens critique et voir ce qui se cache derrière ! Face à des
stratégies de contaminations des sciences ou de l'éducation
par des forces politico religieuses, il faut écrire contre
eux. Il y a un isomorphisme entre la stratégie de l'I.Design
aux Etats Unis et celle en France de l'U.I.P / Il s'agit de s'emparer
non de la science mais surtout de la communication. On fait venir
dans des congrès des scientifiques spiritualistes, parfois
des scientifiques qui peuvent se faire piéger puis on utilise
l'étiquette pour la marque, le congrès de l'année
suivante. Tout fonctionne sur la communication et les étiquettes.
Il ne faut pas aller sur un podium ou un plateau de télévision
servir un contre - argumentaire. En tant que scientifique en tout
cas, votre titre sera récupéré, même
si le débat est oublié et l'argumentation spiritualiste
a perdu la face. Il faut écrire contre eux vers le public.
C'est le sens de l'Appel du Nouvel Observateur (Hors Série « La
Bible contre Darwin »). Dans ce Hors Série plusieurs
scientifiques et philosophes ont décidé d'informer
le public sur l'Intelligent Design. Il faut faire la même
chose avec l'Université interdisciplinaire de Paris.
Nous avons fait notamment deux livres sur les formes d'intrusions
spiritualistes dans les sciences : « Intrusions
spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences » (2001 – réédité en
2003) et « Les matérialismes » (2004) ;
deux livres publiés chez Syllepse et coordonné par
Jean Dubessy, Marc Silberstein et moi –même.
J-S Pierre :
Il s'agit d'ailleurs de deux colloques qui ont été co – organisés
avec la Libre Pensée. Merci Guillaume Lecointre.
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